Sans un bruit, John Krasinski, 2018

Sans un bruit (A Quiet Place, en anglais) est la troisième réalisation de John Krasinski, plus connu en tant qu’acteur, notamment dans The Office.

Ce film d’horreur américain relate l’histoire d’une famille qui tente de survivre dans un monde apocalyptique, peuplé de monstres sensibles au moindre bruit.

C’est un film d’une grande intensité, où les émotions sont justes, honnêtes, transmises sans voix, avec le cœur et le regard des acteurs sublimes.

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« Dans une peinture de Rembrandt ou une magnifique œuvre  du Caravage, il y a un rayon de lumière rendu plus beau par l’obscurité qui l’entoure- c’est l’espace négatif. Dans un sens, soniquement, le silence est cet espace négatif. C’est la vallée qui nous permet d’apprécier le sommet. »

Erik Aadahl, monteur son

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Le scénario est simple mais efficace. Dans la lignée des films d’horreur, le monstre est omniprésent malgré son absence, toute la narration repose sur ce qu’ils sont (des êtres dotés de capacités de perception auditive bien plus élevées que les nôtres). Nous rentrons dans le film directement dans le feu de l’action pour donner une unité à l’histoire. On entre face à un problème, on en sort avec la résolution et rien d’autre. La découvert de la faiblesse des créatures clôt l’histoire, aucun intérêt de montrer la bataille qui en découle, cela casserait l’unité du film. Le film est entier, rien n’est superflu.

On assiste à un survival assez classique avec des enfant naïfs qui se mettent en danger sans le savoir, qui apprennent à leur dépend et pour lesquels leurs parents sont prêts à tout pour les protéger jusqu’au sacrifice ultime. La tension grimpe jusqu’à l’opposition entre le monstre (atteint d’hyperacousie on pourrait dire et aveugle) et Regan (la jeune fille atteinte de surdité et, elle, bien voyante).

Il est assez juste en termes d’émotions, il n’est pas niais, n’en fait pas trop. On touche la limite avec le sacrifice parental agrémenté d’une phrase un peu (trop?) épique « Qui somme-nous si nous ne pouvons pas les [leurs enfants] protéger ? ». Sinon, le reste est sobre, touchant, juste.

Chaque idée a son importance, chaque élément instauré se révélera narrativement essentiel : l’avion qui fait du bruit, l’implant cochléaire, le clou, le cri de l’homme, et quelques autres que j’ai oublié… Cela rend parfois le scénario un peu prévisible mais c’est ce qui fait aussi sa force, rien n’est laissé au hasard.

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/sans un bruit john et enfant

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Pourquoi le son de Sans un bruit présente-t-il un intérêt ? Pourquoi est-il si différent ?

Déjà, beaucoup d’éléments narratifs reposent sur le son, ce qui en soit est assez rare :

– les monstres entendent nos bruits et se repèrent grâce à ça : c’est le point de départ du film

– les humains et toute être vivant font le moins de bruit possible

– un bruit fort couvre tous les autres plus faibles (fusée, coup de feu, cascade, etc), c’est le phénomène de masquage

– la transmission du signal sonore ou visuel brouille la perception des créatures

– la jeune Regan est sourde et rate des événements car elle ne les perçoit pas (le déclenchement de l’avion de son jeune frère ou encore la découverte de leur faiblesse grâce à son appareil)

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Le choix de faire ce film dans un silence construit est un acte audacieux qui a d’autant plus sa place dans un film d’horreur. Dans la vie quotidienne, le silence nous met en alerte, nous n’avons pas l’habitude d’autant de silence si longtemps. Cela installe tout de suite un climat pesant, développe une attention accrue chez le spectateur. Comme le disent si bien les monteurs son du film, Ethan Van der Ryn et Erik Aadahl, le public n’osait plus ni bouger ni manger son popcorn de peur de se faire prendre.

Nous sommes plus sensibles au moindre changement de niveau, à la dynamique, au mouvement. Une technique de montage son très répandue est le placement d’un silence quasi total juste avant une explosion majeure pour que l’impact ressorte plus (regardez les films d’actions, vous trouverez ça partout). Ce concept est ici poussé à l’extrême.

Un exemple peut être le larsen qu’entend Regan à travers son implant. D’après le réalisateur, les monteurs son avaient proposé un son beaucoup plus puissant, fort et dérangeant à nous faire vomir, en total contraste avec le quasi silence qui le précède. Le spectateur aurait bien saisi le message mais serait aussi sorti du film car la limite d’acceptation aurait été franchie. Il semble plus judicieux d’avoir trouvé la limite entre la gêne et le rejet physique d’un son.

Évidemment, si chaque son est perçu dans ses moindres détails, le montage son se doit d’être parfait car le public sera beaucoup plus exigeant. On écoute ce film comme on regarde au travers d’un microscope. Il est intéressant de noter que les monteurs son ont trouvé ce film beaucoup plus difficile à créer que d’autres (tels Transformers ou Godzilla) qui semblent beaucoup plus riches en sons.

/sans un bruit regan bleu

Pourtant, le film ne part pas du principe que l’on entendra rien et que chaque bruit fera notre perte. On ne peut pas faire aucun bruit, chaque mouvement de notre corps, notre cœur, nos respirations, sont sources de son. On cherche simplement à faire le moins de bruit possible, ne pas dépasser le seuil d’audition des monstres. Le film joue sur la limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Le spectateur ne connaît pas ce seuil et cherche, alors que les protagonistes y sont habitués. On a peur du plancher qui grince, d’une porte, de leur course sur le sable, etc. Chaque niveau fort signifie la mort. La recherche constante de la limite crée un déséquilibre, une instabilité qui nous rend fragiles.

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Autre chose très importante dans un film et qui crée cette si forte unité ici est la caractérisation des éléments. Je le disais tout à l’heure, chaque élément est important et il est essentiel que nous ayons retenu cet élément, notamment en l’associant à un son. Voici des exemples de caractérisations majeures :

– le bourdonnement de l’appareil auditif

– le bruit des monstres, leur cliquetis tranchant

– l’eau : la première fois qu’on voit l’eau, elle est étonnamment surmixée par rapport à la valeur du plan, ce qui nous fait comprendre l’effet de masque instantanément

– les signaux quand le père manipule les appareils sont trop détaillés pour être insignifiants

– le raton laveur nous fait douter du seuil acceptable d’un bruit pour nous ramener violemment à ce que l’on savait déjà

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Le film développe aussi l’idée de point d’écoute propre à un personnage. Il n’est pas rare dans un film d’entendre subjectivement (Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg est un exemple fameux). Ici trois points d’écoute sont distincts, les deux subjectifs sont associés systématiquement au gros plan visuel :

– le point d’écoute omniscient : le plus neutre, objectif. Réaliste par rapport à la valeur du plan.

– le point d’écoute de Regan : effet « assourdi », aucun son distinct à part un bruit grave constant, un bourdonnement, un ronflement qui correspond aux sensations d’un port d’un implant cochléaire. Dès qu’elle l’enlève, c’est le silence complet. Les monteurs affirment avoir tout enlevé, c’est du silence numérique. La première fois que l’on passe à son point d’écoute (très tôt dans le film), je me suis dis que c’était une méthode utilisée pour contourner le silence, parce qu’il fallait mettre quelque chose. La surprise a été encore plus forte lorsque je me suis rendue compte que ce n’était que pour proposer une évolution à cet élément sonore, une évolution où on l’attend le moins. C’est une utilisation magistrale du silence et du point d’écoute alors même qu’une nouvelle évolution va apparaître. Son dernier appareil crée des perturbations du signal lorsqu’elle est proche d’un monstre. Elle perçoit comme des gigantesques larsens dans sa tête et un bruit de transmission brouillé, rompu. Ce sont les éléments les plus importants du film, la résolution tant attendue, la raison pour laquelle le point d’écoute de Regan est primordial.

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sans un bruit regan

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– le point d’écoute du monstre : en se rapprochant de lui et notamment de ses oreilles ouvertes sur l’extérieur, nous percevons comme lui les bruits très lointains que seul lui peut entendre (les insectes dans le champ comme s’ils étaient à quelques centimètres de notre oreille) ou les perturbations qui le mènent jusqu’à la folie. Nous comprenons l’état dans lequel ils vivent, leurs caractéristiques, leur fonctionnement, leurs sensations. Il est intéressant de noter que cette idée de point d’écoute du monstre est issue du processus créatif du montage son, ce n’était pas une idée antérieure. La volonté du point d’écoute de Regan était choisie en amont et c’est après avoir trouvé comment y arriver que les monteurs son ont essayé de proposer d’entendre « comme le monstre ». Les créations sonore et visuelle (effets spéciaux) se faisaient en parallèle et s’alimentaient chacune des idées des autres et de leurs besoins. Les monteurs son ont proposé de visualiser les oreilles du monstre en gros plan et de s’y attarder plus, les dessinateurs ont proposé une forme d’oreille particulière qui collerait à la créature. Chaque branche s’influence et c’est cela qui crée cet accord parfait entre visuel et auditif.

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Un choix peut-être plus subtil peut aussi se faire sentir : les ambiances sonores, ces sons délaissés, incompris, qui font pourtant toute la différence entre un espace qui sonne vrai et un qui fait faux. Ici, les ambiances sont très différentes des films classiques qui se passent dans une ferme éloignée de tout comme celle où la famille Abbott s’est réfugiée. L’atmosphère semble différente car le lieu construit par l’environnement sonore est vide d’événements habituels, oiseaux et autres animaux quelconques. La nature s’est adaptée pour survivre, tous les êtres vivants doivent être silencieux. Nous intégrons l’histoire plusieurs mois après l’invasion, tous les êtres vivants qui n’ont pas su s’adapter sont morts, ne reste que les muets. Aussi subtil que ce soit au début, le réalisateur nous lance un indice fort avec la présence et la mort du raton laveur qui a le malheur de couiner un peu trop près d’une créature. Cela crée une atmosphère vraiment singulière, des espaces inhabituels. Ce sont le genre de sons dont on ne se rend pas vraiment compte mais qui participent inconsciemment à la narration.

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J’aimerai finir sur la magnifique création sonore du monstre : tout semble juste, parfait, vivant, effrayant, alliant lourdeur et agilité. Leur présence est sublime, ainsi que leur mouvement, leur cri, leur chair, leur système auditif et sensoriel retransmis en sonorités.

Les créatures sont fidèles à elles-mêmes, elle ne font pas de sons inutiles puisqu’elles haïssent le bruit. Tout est précis et fait pour une certaine raison :

– leur clic terrifiant pour la recherche de leur proie. C’est leur mode de repère, inspiré de l’écholocalisation des dauphins ou des chauves-souris

– leur déplacement jusqu’à l’endroit d’où elles ont entendu pour la première fois la perturbation

– leurs bruits organiques en ouvrant leur tête telle une pétale pour accroître leur sensibilité

– leur cri de douleur face aux signaux, elles ne peuvent pas s’en empêcher et ne le font qu’en cas d’extrême douleur

Tout cela crée une bête à laquelle on croit plus que jamais et participe à l’angoisse de tout le film. Tout nous amène à être dans une panique silencieuse, rien n’est laissé au hasard, rien n’est injustifié ou n’a pas sa place dans le film.

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Sitographie :

Jennifer Walden, A Sound Effect. How A Quiet Place’s essential sound was created

https://www.asoundeffect.com/a-quiet-place-sound/

Adam Epstein, Quartzy. How the sound designers of “A Quiet Place” created primal terror out of total silence

https://quartzy.qz.com/1246604/how-the-sound-designers-of-a-quiet-place-created-primal-terror-out-of-total-silence/

Vanity Fair. John Krasinski Breaks Down A Quiet Place’s Lantern Scene

https://www.youtube.com/watch?v=azFsk42kb5E

Mekado Murphy, New York Times. Making the Sound of Silence in ‘A Quiet Place’

https://www.nytimes.com/2018/04/05/movies/a-quiet-place-john-krasinski-interview.html

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Photos Paramount Pictures

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