Dans ses yeux, Juan José Campanella, 2009

J’ai revu récemment ce policier argentin, Oscar du meilleur film étranger en 2010. Quand on voit ce film, on se dit que c’est un grand film, et je pense qu’on a toutes nos raisons. Il est absolument bouleversant, magistral, universel car il appelle des émotions partagées par tous les Hommes.

A travers les yeux et les oreilles de Benjamin Esposito, greffier à la cour, nous revivons ses souvenirs sur l’enquête du viol et du meurtre d’une jeune femme, Liliana Colotto. Nous sommes dans le camp de la morale face à un acte immoral. L’histoire nous est montrée selon le point de vue et d’écoute de Benjamin, personnage juste et attachant, qui écrit sur cette enquête 25 ans plus tard. Nous ne doutons par de la véracité de ses souvenirs car ils sont lus par son ancienne collègue, Irene, et la seule objection qu’elle trouve révèle simplement le regret d’un certain souvenir. Le narrateur se fond très bien dans l’histoire car il est sous-entendu, on ne l’entend pas (désolée pour le jeu de mots pourri) revenir en arrière (pas de voix off explicative j’entends). Les deux espaces-temps se fondent l’un dans l’autre.

Le thème principal est évident dès les premières secondes. La déchirante séparation entre un homme et une femme que l’on ne connaît pas encore nous emmène à une réflexion sur l’amour durant les deux heures suivantes. L’amour est probablement le sentiment humain le plus fort, celui qui pousse à faire des choses insensées.

La récurrence du souvenir nous invite à faire la différence entre les faits et les « souvenirs des souvenirs » comme dit Morales. Nous avons tendance à nous bloquer dans le passé. Morales en est « prisonnier ». Benjamin est enfermé : les premières images nous montrent Benjamin et Irene noyés dans un flot humain à la gare, tous sauf eux bougent rapidement avec un effet de shutter très long ; le temps passe pour tout le monde, sauf pour les deux amoureux qui sont esclaves de ce souvenir. La musique imprime la nostalgie alors que les bruits de la gare semblent irréels, lointains, oubliés.

 

Scène d’ouverture du film

 

Ce son qui suit la pensée se retrouve à la découverte du corps de Liliana. Quand l’esprit de Benjamin se focalise sur son sentiment d’horreur et d’incompréhension, les sons deviennent lointains, dans un autre espace, les voix sont indistinctes ou carrément inexistantes.

On peut aussi le retrouver dans la maison de Morales où le dialogue hors-champ est exploité en opposition avec l’image : Morales conçoit qu’il est passé à autre chose, qu’il ne faut pas ressasser ses souvenirs alors que nous sommes, d’après le regard de Benjamin, face à des photos de Liliana. La voix de Morales est assez présente alors même qu’il se trouve dans une autre pièce et la contradiction nous frappe plus.

Un dernier exemple est la réflexion interne finale où tous ses souvenirs refont surface et nous sont présentés pêle-mêle selon son flot de pensée. Parfois uniquement des sons, parfois associés à des images, cette réflexion en voix off est assez classique mais très efficace, surtout dans ce film où la subjectivité est le cœur de l’histoire.

Benjamin nous emmène avec lui dans ses souvenirs, il est entièrement submergé par sa mémoire. La délimitation entre passé et présent est mince. La bande son se fait lien car c’est souvent le son qui nous rappelle à notre espace-temps. La cafetière crie, le téléphone sonne, et Benjamin Esposito nous fait traverser le temps.

 

dans ses yeux café

 

Le film nous invite à dépasser le stade du souvenir, à se détacher du passé pour agir. Pour Benjamin, cela passe par un travail d’écriture, sur sa mémoire et ses sentiments. Pour Morales, c’est l’injustice qu’il ressent et la volonté de se faire justice soi-même.

Le film aborde l’éternelle question de ce qui est juste. Est-ce selon la morale ou selon la loi ? Devons-nous suivre notre cœur ou notre raison ? Il y a une opposition entre des personnages profondément immoraux (Gomez, Romano) et des personnages justes amenés par la force des choses à le devenir (Morales). Nous écoutons certainement notre cœur et ce que fait Morales peut sembler, à première vue, rendre justice. Mais la force du film réside dans son côté anti-manichéen, les héros dépassent les limites de la morale, les criminels font preuve d’une humanité bouleversante.

La dignité de Gomez est reniée jusqu’à la plus basse forme d’Homme. La question de l’humanité de chacun d’entre nous est abordée si cruellement. Un prisonnier, même le pire criminel auquel on puisse penser (et dans la conscience collective, un violeur meurtrier est plutôt très haut placé dans l’échelle du crime) est un humain avec des besoins primaires physiques (manger, dormir, etc) et aussi mentaux (sociabilité, contact avec autrui, parole). Cette privation mentale mène à la folie et fait de Morales un bourreau. Gomez a accepté son sort physique, il ne demande pas à Benjamin de l’aider à sortir de là. Il souhaite simplement garder son humanité : « Dites-lui au moins de me parler ». Rarement une phrase du « méchant » d’un film ne m’aura autant touchée. Cette réflexion est bouleversante de sincérité et démontre la dérive profonde de Morales tout autant que la perversion du public à vouloir que les « méchants » soient lourdement punis alors que la réalité est tout autre et beaucoup plus cruelle. La bande-son appuie tout au long de la scène sur la gravité des événements en alternant musique dramatique et silence. Le silence est lourd, dur et nous contemplons avec horreur ces trois hommes, chacun emprisonné (tous sont montrés derrière des barreaux), soit mentalement soit physiquement.

Je ne pense pas que le fait que Benjamin quitte Morales en fermant les yeux sur son activité soit un signe d’approbation de sa part ou de la part du réalisateur mais uniquement le signe que Benjamin doit s’occuper à son tour de ce qui l’emprisonne depuis toutes ces années. La scène finale clôt l’attente d’une déclaration amoureuse si forte que les mots ne servent à rien, seul le regard parle. Cette dernière scène est un mélange de toutes les superbes idées de mise en scène du réalisateur : portes ouvertes ou fermées pour symboliser l’intimité ou le public, surcadrage pour montrer l’espace mental, plans débullés (penchés) pour créer de l’instabilité, obstacles devant le protagoniste dans le cadre pour la face cachée de notre personnalité, profondeur de champ avec alternance de flous et de nets selon la focalisation de Benjamin, regard comme outil de communication bien plus sincère que la parole, subtils pay-off (entre « Temo » et « Te Amo » par exemple). La seule prouesse cinématographique qui ne se manifeste pas ici et qui mérite d’être abordée est l’utilisation des plans-séquences, à contempler particulièrement celui du match de foot.

dans ses yeux morales portes

Morales complètement écrasé sous le poids de son souvenir

 

dans ses yeux flou

Benjamin est tellement hypnotisé par Irene que Pablo parle complètement dans le flou : point de vue entièrement subjectif

 

Ce film est comme on l’a vu assez dense philosophiquement et magnifié par le langage cinématographique. Mais l’idée la plus importante que transmet le film n’est pas seulement que l’amour nous pousse dans nos limites mais plutôt la Passion. Dans le célèbre extrait, Pablo Sandoval découvre que ce qui définit un Homme est sa passion. Désormais, tout les personnages perdent le contrôle sur eux-même puisqu’ils sont gouvernés par une force supérieure « qu’ils ne peuvent pas changer », comme le dit si bien Pablo. Gomez ne suit que ses pulsions, Sandoval se plonge dans l’alcool, Benjamin et Irene sont voués à une vivre une « vie vide » sans l’autre.

 

 

On assiste à une chorégraphie de personnages qui essayent d’échapper à leur destin, et qui finalement enfreignent toues les règles pour sombrer dans leur passion.

C’est sans aucun doute un film magnifique dont on ne se lasse pas tant la psychologie des personnages est complexe, les questions qu’il soulève sont sources d’un débat infini et la mise en scène est superbe.

 

Photos et vidéos Pretty Pictures

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s