The Guilty, Gustav Moller, 2018

Cet article est dédié au thriller danois The Guilty, réalisé par Gustav Moller en 2018. On peut le qualifier de film de genre minimaliste, thriller déroutant et haletant, et film « de téléphone » (on peut citer Buried de Rodrigo Cortes, The Call de Brad Anderson, Locke de Steven Knight) par lequel l’action se déroule majoritairement par … téléphone, on l’aura compris. Dans la veine des films scandinaves, le réalisateur propose un film froid, chirurgical où les personnages évoluent sans artifices, pour nous montrer qui ils sont vraiment.

 

Asger Holm, un ancien flic de terrain, répond aux appels du numéro d’urgence 112 à Copenhague. Il devient obsédé par l’appel d’une jeune femme qui dit être kidnappée.

Le scénario est entièrement basé sur Asger et sa perception. Nous sommes en permanence en sa présence. On ne voit quasiment que lui à l’écran (l’immense majorité des plans contient une partie du corps d’Asger) et nous n’entendons que ce qu’il entend. Ses contraintes physiques sont des contraintes pour le dispositif cinématographique : le huit clos s’impose de lui-même.

 

Le scénario est inspiré du podcast Serial qui menait l’enquête d’après les appels téléphoniques d’une femme tuée. Le podcast est un médium entièrement sonore et The Guilty conserve l’apport du son dans la narration. L’aspect très personnel de l’imagination est induite par l’absence d’éléments visuels tout en agrémentant avec une image claustrophobe et stressante, centrée sur celui qui reçoit les appels.

La majeure partie de l’histoire se déroulant par téléphone, les acteurs nous transmettent leurs émotions par la voix. Les performances des acteurs hors champ sont absolument magistrales et les appels sont très forts émotionnellement.

 

the-guilty-moller large

Le film nous questionne sur notre capacité à évaluer des événements avec les informations que l’on a. Nos préjugés s’en mêlent et notre compréhension se révèle erronée. L’absence d’images liées à l’histoire crée une confusion entre ce que l’on pense être vrai et ce qui ne l’est pas. L’importance du rôle d’Asger dans la survie de la personne qu’il a au bout du fil amplifie l’apport des préjugés sur la compréhension de la situation. L’empathie instantanée que l’on a avec Iben (la femme kidnappée) nous efface le doute que l’on ressentirait si on prenait un peu de recul sur la situation. Le film ne laisse pas le temps au doute de s’installer, notamment avec le témoignage de la petite fille, qui nous prend par les sentiments. La manipulation du spectateur est parfaite et transparente.

Elle est aussi effectuée entièrement par le son puisque c’est l’unilatéralité du son qui nous plonge dans l’erreur. Il n’y a aucune confirmation visuelle des indices sonores et nous prenons ainsi pour acquis ce que nous entendons. Nous ne sommes pas assez vigilants au fait que le son soit trompeur. Comme l’image est trompeuse, le son aussi peut être menteur. En dehors de nos jugements hâtifs, inconscients, les propriétés mêmes du son nous imposent une méfiance car nous pouvons être trompés (illusions auditives, mensonge par le contrôle de ses émotions dans la parole…). L’Homme base son jugement sur des indices visuels (expression du visage, situation, etc) et sonores (intonation de la voix, hésitations, puissance vocale, émotion) qui se confirment ou se contredisent. L’absence d’un de ses indices ne nous permet plus vraiment de confirmer la situation présente; on extrapole, parfois avec erreur. La narration étant portée par les appels, le réalisateur ne nous laisse percevoir qu’un seul angle des événements (seulement des indices sonores) pour créer des rebondissements scénaristiques.

 

the guilty regard bas

 

Le film interroge sur la notion de culpabilité. Souvent présentée comme binaire, elle n’est pas absolue. Notre regard face à la culpabilité d’Asger  évolue et devient relative. Il se rend coupable de faits douteux, qui pourtant l’aideront par la suite.  Le spectateur se rendant lui-même coupable de naïveté et d’imprudence dans son jugement est plus à même à atténuer sa critique envers la culpabilité d’Asger.

The Guilty joue aussi sur les attentes liées au genre du film, qui met souvent en scène des policiers qui contournent les règles établies par leurs supérieurs hiérarchiques pour « faire le bien ». La rébellion est encouragée par le public, qui, lui, pense savoir que le héros sera récompensé par sa désobéissance. Or, nous nous rendons vite compte qu’il ne fait qu’empirer les choses en voulant n’en faire qu’à sa tête et en s’emportant violemment contre certaines personnes. La fin du film approuve un peu son comportement, puisqu’il a pu « se lier » avec Iben mais tout cela aurait pu être évité s’il avait réfléchi un peu plus dès le départ.

 

Le film explore la puissance évocatrice du son magistralement : « Les images les plus fortes du film sont celles que l’on ne voit pas » déclare Gustav Moller.

Le son associé à une image va tendre à « coller » à cette image. On peut facilement mettre un bruit rose sur une vidéo de mer, et la majorité des gens entendront la mer. On peut mettre une vidéo muette d’une rue passante et le pouvoir de l’image empêchera certains de construire un son mental consistant et détaillé. Le son seul, lui, nous laisse imaginer des images qui lui correspondent. Nos « images mentales » s’améliorent durant l’histoire, sont de plus en plus détaillées selon un mot, un bruit, que l’on interprète.

 

Pourtant, les informations que nous recueillons sont trop sommaires pour se faire une idée mentale précise de la situation : nous prenons des décisions purement arbitraires basées sur nos sentiments et notre culture. On imagine Michael comme fou, assoiffé de vengeance, dérangé ; on peut lui prêter les traits de personnage que l’on a rencontré dans un film, on imagine d’après un certain angle de vue, la route sur laquelle ils s’enfuient ne sera pas imaginée de la même manière par un français et par un américain… Toutes ces décisions inconscientes sont liées à notre culture et notre personne, ce qui nous fait peur, ce qui nous touche, ce que nous connaissons ou ce que l’on a vu à travers des films ou vécu. Les images ne nous sautent pas aux yeux car nous devons les imaginer, nous sommes spectateurs ET acteurs du film, actifs dans la création d’images selon nos influences.

Chaque spectateur « voit » le film différemment et l’image d’Asger qui nous est présentée en même temps que l’on se crée nos images mentales ne change en rien cette perception car nous sentons qu’il fait le même travail de reconstruction mentale que nous. Notre participation au film joue ainsi beaucoup sur l’identification avec le personnage. Le réalisateur parie sur les capacités d’écoute, d’imagination et d’identification du spectateur avec un procédé simple qui fait appel à la complexité du pouvoir du son.

 

the guilty gros plan

La bande-image et la bande-son nous connectent à Asger, tout est montré de son point de vue et de ses sentiments et tout est entendu de son point d’écoute. La contrainte physique est très importante : il ne peut pas se déplacer, son savoir est limité, il est donc cohérent que nous ne puissions rien voir en dehors du centre d’appel et que l’on ne s’éloigne pas à plus d’un mètre d’Asger car nous sommes Asger. L’abondance des plans subjectifs conduit à choisir un point d’écoute unique et à entendre en relation avec ce que ressent le personnage.

 

Quelques caractéristiques de la perception à partir de son point d’écoute sont notables :

– Tous les appels sont traités avec un effet de haut-parleur de téléphone comme si nous avions l’oreille collée à l’appareil. Cela paraît évident mais le mixeur a pris quelques libertés par rapport au réalisme. Les voix semblent moins filtrées et moins compressées qu’à travers un « vrai » téléphone et cela ne perturbe en rien la compréhension du film ni son réalisme. C’est uniquement pour laisser vivre les espaces au-delà du téléphone, sentir mieux les nuances et les détails. Sinon, nous n’aurions entendu que de la bouillie, des voix saturées et faiblement une route pas très reconnaissable. Au tout début du film pourtant, on peut entendre une saturation, comme pour donner dès le départ un gage de réalisme pour que le spectateur l’accepte et soit moins attentif à ses altérations qui apparaissent juste après. Une fois l’acceptation faite, plus besoin de s’en contenter, on peut s’en libérer (jusqu’à une certaine limite, bien entendu…)

– Les sons sont amplifiés, surmixés lorsqu’il est à bout de nerf. Tout semble fort, menaçant : le vibreur du téléphone, la sonnerie à son poste, la voix de son collègue qui l’interpelle à ses côtés.

L’ouïe est obstruée par la pensée, les sons étouffés jusqu’à devenir inaudibles, l’environnement effacé pour laisser place à un son de drone grave : Asger est plongé dans ses pensées et submergées par elles. Le brusque retour à la réalité se fait en sursaut, les spectateurs et Asger sont de retour dans le centre d’appel, la faible ambiance de voix et sonneries de téléphones revient cut à un niveau important (par les coups de son collègue dans le dos par exemple).

Deux autres effets se font le miroir des émotions ressenties par Asger et sont eux aussi surmixés :

le distributeur d’eau : le son est sourd, quasi sous-marin. Il est submergé, « sous l’eau ». La métaphore est simple mais efficace.

le cachet d’aspirine : il nous échappe, se disperse comme le temps qui court symbolisant le danger et l’urgence auxquels doit faire face le personnage.

 

the guilty rouge2

 

Mais la perception sonore, bien que primordiale dans le film, n’est pas à dissocier de l’image. Jérôme Garcin du Masque et la Plume dit du film qu’il n’y a « rien à voir, tout à entendre. » Je suis tout à fait opposée à cette idée et je trouve que c’est ce qui fait la force du film et qui le différencie du podcast : c’est le couple audiovisuel qui fait son intérêt. Tous les plans d’Asger, les angles, les lumières choisis changent notre perception auditive et comment on imagine ce que l’on entend. Quand notre imagination prend le dessus, les plans du film influencent inconsciemment notre perception de l’appel et nous nous approchons plus des réactions que peut avoir Asger. Ce n’est certainement pas « un film à regarder en fermant les yeux«  ! (Nicolas Schaller, Le Masque et la Plume) Créer des images dans sa tête ne demande aucun effort. Le spectateur est capable aisément de faire cohabiter ce qu’il voit à l’écran et ce qu’il imagine. Les plans permettent cette dualité en laissant de la place à l’imagination et à nous offrir des plans plus riches en sens quand nous sommes les plus réceptifs.

 

Une phase importante de la création sonore est la caractérisation des espaces et prend tout son sens avec ce film car leur symbolisation n’est donnée que par le son. La caractérisation (on le voit dans tous les articles de ce blog) est primordiale car c’est elle qui fait voyager le spectateur à l’intérieur d’un film (ou pas !), qui fait qu’il y croie, qu’il sait où il est ou qu’on le laisse volontairement perdu, etc. Plusieurs espaces méritent notre attention :

la première pièce d’appel : peuplée, petit brouhaha de gens, appel des autres postes, gens qui parlent plus ou moins fort, regard des autres. Le son des voix qui ne s’adressent à personne nous fait nous sentir seul au milieu de la foule. Le bruit assez important permet les sursauts qui nous font revenir à lui.

la seconde pièce d’appel : Asger est seul avec lui-même, complètement isolé du reste. Quasi silencieuse, on entend rien de l’autre pièce quand la porte est fermée. Le silence fait monter la tension et contraste avec les appels de plus en plus bruyants.

la voiture : comment retranscrire le danger de l’autre bout du fil ? la voiture symbolise l’échappement, la fuite. Le son des roues et du moteur d’une voiture qui roule est tout de suite reconnaissable, calme, constant et grave qui donnent des couleurs particulières aux voix.

 

the guilty 2eme salle

 

Une dernière sensation permet de lier les espaces et des les faire évoluer dans le temps en symbolisant les phases de l’histoire : la pluie. « Nous avons choisi la pluie car il suffit de l’entendre pour avoir l’impression d’y être » dit Moller. La pluie symbolise aussi la limite entre dehors et dedans, entre liberté et enfermement.

Ces espaces nous paraissent réels, palpables. La qualité du travail sonore est à la base de cette sensation. Pour coller au mieux aux attentes du film, les monteurs sons ont enregistré de la matière directement sur des lieux existants (coffre de voiture, véhicule de police roulant sur l’autoroute avec sa sirène allumée, etc).

Les espaces créés sont aussi caractérisés par leur largeur et leur profondeur. Le film de par sa nature est très monophonique car la volonté de réalisme de l’appel empêche une sensation d’enveloppement sonore provenant du combiné. Ainsi la profondeur a largement été privilégiée en superposant des couches :

plus près >>>>>> plus loin

salle d’appel > voix au téléphone > fond sous la voix (route, maison, bruitages, etc)

 

Le film ne présente que deux musiques : une au début et une à la fin. C’est l’histoire qui fait passer les émotions, il n’y a pas de rajout superflu et qui va à l’encontre du réalisme voulu par le réalisateur. La musique de fosse est un espace irréel, entre la scène jouée et l’écran du cinéma, qui ne convient pas à l’histoire qu’on veut nous raconter. Souvent la musique est là pour nous faire ressentir des émotions, nous commenter les actions, nous « prendre par les sentiments » comme de la manipulation. Mais ce film efface la manipulation simpliste de la musique pour laisser place à celle, sonore, bien plus subtile et dangereuse.

De plus, ces deux musiques sont largement sous-mixées, pas vraiment mises en avant dans la bande-son. Elles sont là en soutien, pour amener le récit et le clore, comme une parenthèse cinématographique où le spectateur va assister à un spectacle.

 

Ces deux passages musicaux sont aussi l’occasion de s’intéresser aux premier et dernier plans du film dont la fonction est identique.

Le premier est un gros plan sur l’oreillette que porte Asger puis un dézoom laisse apparaître son visage. D’un objet impersonnel, nous arrivons à un visage humain. D’une généralité, nous allons vers l’exemple. Les apparences peuvent être trompeuses si on regarde de trop près, il faut avoir tout le tableau pour comprendre une situation ou un être humain.

 

the guilty dernier plan

 

Le dernier plan est un plan moyen fixe où Asger s’éloigne de nous, sort du centre d’appel, se dirige vers la lumière et appelle quelqu’un. Le dialogue précédant nous suggère qu’il appelle sa femme qui l’a quitté. L’affaire est résolue, c’est un semblant de « happy end » car même si la meurtrière a été retrouvée, un bébé est mort et une famille a été brisée. Asger a effectué son épreuve, a entamé sa repentance (apparemment réussie comme le laisse penser la lumière dans laquelle il baigne). Il a changé et cette rencontre avec Iben lui a permis d’aider autrui, de compatir et d’éprouver de la sympathie pour quelqu’un, ce qu’il semblait avoir du mal à faire avant. Il s’éloigne en nous laissant figé, car une autre histoire va se jouer, qui ne nous regarde pas.

 

Ce thriller danois mérite toute l’attention que lui a porté le public (prix du public de la section World Cinema Dramatic à Sundance, prix du public à Rotterdam, prix du public au festival de Transylvanie) et la critique (prix de la critique au festival du film policier de Beaune). C’est un manifeste de grande qualité sur le pouvoir du cinéma et de sa capacité à développer l’imagination chez le spectateur par la bande-image et la bande-son.

 

 

Sitographie :

Bryan Bishop, The Verge. The disturbing single-location thriller The Guilty explores the problem with good intentions

https://www.theverge.com/2018/1/20/16912430/sundance-2018-the-guilty-movie-review-gustav-moller-jakob-cedergren

Stefan Dobroiu, Cineuropa. Gustav Moller. Director

http://cineuropa.org/en/interview/355506/

Anton Damen, International Film Festival Rotterdam. Gustav Moller talks about The Guilty

https://iffr.com/en/blog/gustav-m%C3%B6ller-talks-about-the-guilty

France Inter, Le Masque et la Plume. The Guilty du danois Gustav Moller, un polar qui vient du Nord… un vrai polar ?

https://www.franceinter.fr/cinema/the-guilty-du-dannois-gustav-moller-un-polar-qui-vient-du-nord-un-vrai-polar

Le cinéma que j’aime, ARP Sélection. The Guilty, interview

http://www.lecinemaquejaime.com/category/tous-nos-films/policier/the-guilty-459.html#interview

Photos ARP Sélection

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s