Girl, Lukas Dhont, 2018

Parlons aujourd’hui d’un film qui a été encensé à peu près partout : Girl, de Lukas Dhont, sorti en octobre 2018. Ce drame belge met en scène une jeune fille transgenre qui intègre une école prestigieuse de danse pour devenir danseuse étoile. Avec notamment la Caméra d’Or à Cannes et le prix d’interprétation de la sélection Un Certain Regard pour Victor Polster, le public peut s’attendre à beaucoup. Et peu en sont déçus… Car ce film est un grand film, une très belle création d’un jeune espoir du cinéma européen, déjà bien remarqué pour son court-métrage L’infini, nommé aux Oscars en 2015 (que vous pouvez retrouver sur Vimeo).

L’attachement profond qu’on porte au personnage de Lara tient au scénario très intelligent et juste, à sa personnalité double et à son interprétation magistrale par Victor Polster où chaque pensée intime s’écrit sur son visage.

Il combine trois genres : le film de danse, le teen movie et le film sur le genre. Cette combinaison casse la monotonie induite parfois par un choix unique et crée un style qui lui est propre. Le public s’accroche à ce qu’il aime le plus et cela rend ainsi le film assez universel car non restreint à un public particulier. Les thèmes sont multiples : le corps, l’adolescence, le genre, l’acceptation de soi, l’identité, le regard des autres, la détermination.

La figure de Lara est très juste et touchante. Cette adolescente renfermée se comporte comme une danseuse même dans sa vie privée : souriante en toutes circonstances, secrète, extra-gentille quasi maternelle. Cette attitude n’est qu’une façade car le combat qui se joue est exclusivement intérieur. La particularité de l’histoire réside dans le fait que Lara n’a pas d’opposition face à elle, elle est dans une situation d’acceptation extérieure (famille, école, médecins). L’opposition est en elle, cachée aux autres mais révélée par le dispositif cinématographique. Ce combat est muet : elle n’a pas vraiment d’amis, de personnes à qui se confier, aucune discussion nous éclaire sur ses sentiments. Seuls les cadres, les sons et le corps expressif de Lara nous permettent de comprendre ces non-dits. Le choix de la danse dans le film est très légitime car permet une extériorisation du conflit intérieur de Lara. Son acharnement physique dangereux reflète le combat interne du corps face au traitement hormonal. La réflexion sur l’identité est assez sous-jacente puisque Lara n’est pas confrontée au déni de son identité. Le récit prend en cours l’histoire de Lara, elle a déjà changé et nous ne faisons que suivre son évolution.

La volonté de réalisme se retrouve dans un refus de fioritures (tant techniques que scénaristiques) et dans la création d’un personnage juste, non caricatural, simple et universel. Cette fiction à intention quasi-documentaire traite du quotidien un peu banal, répétitif d’une ado en changement. On assiste à ses repas de famille, ses visites chez le médecin, ses cours, ses moments de solitude dans sa chambre, ses premiers amours, etc.

Ce film intimiste tourne exclusivement autour de Lara. Les autres personnages sont très secondaires, même la famille proche. Nous faisons l’expérience à travers Lara de son monde solitaire, confrontée à elle-même et aux autres, avec un soutien extérieur qui ne saurait comblé le mal-être de l’adolescence.

L’image nous laisse souvent à voir le corps de Lara, souvent en moyen ou gros plan, et le son accentue cette intimité par des bruits propres au corps, bruits de bouches, gutturaux, respirations, pas, « présences » (terme nommant les bruits de mouvement du corps et des vêtements). Cette proximité est constante, que ce soit dans les moments de solitude (chambre, toilettes du vestiaire) ou collectifs (cours de danse). Les séquences de danse appuient sur les respirations et les claquements des pas sur le parquet exigeant. On peut suivre parfaitement le parcours de Lara par rapport aux autres danseurs dans la pièce, le son est aimanté par la présence de la jeune fille.

Extrait de Girl, Séquence d’un cours de danse

Ce film intimiste ne nous met pourtant pas vraiment à la place de. Le point de vue de Lara nous est souvent interdit mais nous la comprenons en la regardant. Le réalisateur nous invite à contempler la façade pour la percer. Ainsi, il multiplie les regards sur Lara et nous sommes spectateur actif qui regardons à travers un cadre souvent porté à l’épaule qui appuie l’effet inclusif. Le cadre est fixé sur elle, même lorsque son interlocuteur parle car ses réactions sont plus parlantes que tous les dialogues du film. On est invité à nous questionner sur ce que l’on voit, comme dans cette scène où le psychologue « voit une jeune femme »… et nous, que voyons-nous ? Cette fixation de la discussion en un seul champ et pas un champ/contre-champ classique exploite le hors-champ, le off. La voix du psychologue apparaît comme une réflexion quasi-universelle, accentuée par un timbrage parfait alors même qu’il est off (pas de sensation de distance sonore hors du champ de la caméra qu’on appelle détimbrage).

Extrait de Girl, Séquence d’une visite chez le psychologue

Le off est aussi mis à profit dans les séquences de danse où les voix exigeantes des professeurs se mêlent à la musique et aux mouvements alors que le cadre ne nous laisse voir que les efforts et la souffrance de Lara. Un des professeurs dont l’avis est important pour la carrière de la jeune fille dans l’école s’exclame d’un « Très bien Lara ! » encourageant qui sera contrebalancé par un plombant « Très bien <nom d’une autre jeune fille> ! » quelques séquences plus loin.

On retrouve aussi la puissance du hors-champ lors de la représentation de danse : la caméra est sur scène, face au public où on distingue clairement Lara, silencieuse au centre. Le cadre se resserre sur elle par un travelling avant, les danseurs sont évincés et relayés au hors-champ. Des figures floues passent devant l’objectif pour nous rappeler l’ambition ratée de Lara. Ses pensées, avant entièrement consacrées à la danse, se recentrent sur son être car bientôt elle effectuera sa mutation. Son objectif manqué de devenir danseuse, elle est déterminée à atteindre celui du changement de corps. La musique intradiégétique nous impose son rythme très soutenu alors même que nous nous éloignons du spectacle.

Sur quelques séquences, on se concentre sur l’étouffement de Lara, son enfermement physique et psychologique. Elle cherche à respirer à l’extérieur dans les toilettes du vestiaire, ou encore après la piscine. L’intérieur est souvent sourd, claustrophobe, étouffant et les sons amènent un échappatoire (par exemple, l’extérieur calme et apaisant suggéré lorsqu’elle respire à la fenêtre).

Une phrase est reprise plusieurs fois dans le film : « Lara, Lara ». La première fois qu’on l’entend, c’est le premier son du film. Son petit frère l’appelle d’une voix douce, l’écran est encore noir. On nous indique que la jeune fille est bien le personnage principal, on ne la voit pas, l’image pourrait influencer notre jugement. Ce son pose la base de l’identité de Lara, nous ne sommes pas là pour débattre du genre, le réalisateur nous l’affirme. La seconde fois apparaît après la soirée du Nouvel An. Son père réveille la jeune fille endormie, dans les bras de son petit frère, loin des adultes. C’est une nouvelle année mais on répète les mêmes mots qu’au début… Le temps n’avance pas pour elle, elle ne sent pas les changements d’un jour à l’autre. La dernière fois intervient après la mutilation. Son père l’appelle une dernière fois, c’est le dernier dialogue du film. Alors que l’exclamation précédente laissait sous-entendre une stagnation, on assiste à l’évolution inattendue de sa situation. La boucle est bouclée, Lara a changé. Ces appels invoque 3 états physiques et psychiques du personnage et en délimite les évolutions.

Les mutilations se font dans un environnement silencieux avec une douleur retenue très forte. Les bruitages des mutilations, de fait, ressortent plus, jusqu’à la gêne, sans avoir un niveau impensable, mais par leur caractère violent et par le fait qu’ils dérangent le silence. 

Les dialogues sont en plusieurs langues : le français et le flamand. Lukas Dhont étant belge (côté flamand), c’est tout naturellement que le film est bilingue. C’est cependant assez rare dans le spectre des films français ou anglo-saxons et j’ai pu noter une différence d’attention entre les moments français et les flamands. Peut-être y-a-t’il une meilleure perception de la construction sonore quand le dialogue n’est pas français car notre attention est monopolisée par le dialogue ? Je suppose qu’une différence de perception existe selon les spectateurs et leurs habitudes de visionnage des films. Cela vous a-t’il fait le même effet ?

Valentin Hadjadj a composé pour ce film une musique originale à deux parties : L’une, orchestrale, intradiégétique (dont la source est à l’intérieur de l’histoire, ici le cours de danse ou la représentation scénique par exemple) – d’ailleurs enregistrées à Ferber, grand studio d’enregistrement de musique de film français. L’autre, électronique, extradiégétique (musique de fosse). Les musiques de ballet sont parfois assez stridentes (voir extrait du cours de danse) avec un motif répété et une évolution qui suit la construction du récit, tandis que les musiques électros sont plutôt planantes, calmes.

Lukas Dhont aime s’inspirer d’autres arts que le 7ème pour préparer la réalisation des ses films. L’inspiration venant du théâtre, de la danse, de la musique s’en ressent et rend la réalité artistique de la danse très forte (avec évidemment le concours du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui).

Ce premier long-métrage est pour moi une réussite. Il exprime un point de vue original sur le combat intérieur d’un personnage avec une construction artistique très personnelle. On assiste à l’élaboration de la singularité d’un cinéaste et on attend avec impatience son évolution cinématographique …

 

Sitographie

Le Cercle, Canal +. Débat sur Girl – Analyse Cinéma

Jenny Ulrich, Bande à part. L’interview minutée de Lukas Dhont

http://www.bande-a-part.fr/cinema/entretiens/magazine-cinema-girl-lukas-dhont-itw-minutee/

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